La porte – Magda Szabó

« La Porte » est un récit à la première personne, la confession d’une écrivaine hongroise qui, s’installant dans une nouvelle maison, a besoin d’une bonne à tout faire. On lui recommande d’employer Emerence, une vieille femme sèche, à l’allure peu communicative, mais incontournable dans le quartier. Dès la rencontre, la narratrice prend conscience qu’elle a affaire à un personnage peu ordinaire :

« Je ne savais pas dans quelle mesure ma proposition l’intéressait, elle n’avait pas besoin de ce travail, ni d’argent, cela se voyait sur toute sa personne, il était terriblement important pour moi qu’elle accepte, mais voilà, ce visage lisse comme un étang dans l’ombre du foulard évoquant un accessoire rituel resta longtemps sans rien trahir. Emerence ne releva pas la tête, même lorsqu’elle donna enfin sa réponse : nous pourrions éventuellement en reparler, parce qu’une des maisons où elle travaillait devenait impossible, le mari et la femme buvaient, le fils aîné était un débauché, elle ne voulait plus les garder. Si quelqu’un se portait garant de nous et lui assurait que chez nous, il n’y avait ni buveur, ni tête brûlée, c’était envisageable. Je l’écoutais, ahurie, c’était la première fois qu’on exigeait nos références.

– Je ne lave pas le linge sale de n’importe qui, dit Emerence. »

Ainsi commence une relation de vingt ans entre les deux femmes, entre l’écrivaine, l’intellectuelle à la renommée croissante, et la bonne, aux origines paysannes, dure à la tâche, et qui se moque des intellectuels, des éducateurs et du clergé.

Le personnage d’Emerence est fascinant, un être dur en apparence, plein de secrets, peut-être d’une grande pudeur, mais en même temps sans détour, sincère, voire hypersensible. Personne ne peut franchir le seuil de sa porte. On devine, sous l’abord peu amène du personnage, une certaine fragilité et une grande intelligence.

Entre elle et la narratrice, un lien d’amitié va se nouer petit à petit, et de cette proximité affective vient le danger de blesser, de heurter un vis-à-vis que l’on ne parvient pas à comprendre.

Car l’écrivaine, certes cultivée et sensible, a des difficultés à comprendre la vieille femme, déroutante pour quiconque a l’habitude des conventions sociales conférées par l’éducation dans un milieu intellectuel, bourgeois.

Par bribes, on découvre des éléments du passé d’Emerence, au gré des crises que traverse cette relation entre les deux héroïnes, moments où la carapace se fendille pour montrer de vieilles blessures : la construction de ce personnage est d’une très grande finesse.

Un roman sur l’altérité, sur l’ambition, les erreurs que nous commettons tous, les blessures que nous pouvons infliger par maladresse – ou par faiblesse – à nos proches.

L’auteure y délivre une auto critique d’un grand courage, endossant les torts (alors que j’ai le sentiment que, parfois, Emerence a sa part de responsabilité, avec son aplomb et la rigidité de ses certitudes) dans cette amitié heurtée par un véritable choc culturel et social.

On notera l’existence d’une adaptation cinématographique, avec Helen Mirren dans le rôle d’Emerence :

Cette chronique doit son existence à Madame Lit et son défi littéraire qui passe par la Hongrie en ce mois de mars, qui est aussi le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Auteur : Magda Szabó

Titre : La porte (Az Ajtó), 1987

Traduit du hongrois par Chantal Philippe, 2003

Editions Viviane Hamy, collection Domaine Etranger

ISBN : 97828718586909

 

10 commentaires sur “La porte – Magda Szabó

  1. Très belle chronique… j’ai lu en ce moment la moitié du roman… j’aime vraiment la façon dont l’écrivaine a construit ses deux personnages féminins. Je ne savais pas qu’il y avait une adaptation cinématographique. Je vais vérifier si je peux trouver ce film. Merci pour ta participation au Défi Madame lit des livres du monde! 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! Je ne sais pas ce que vaut le film. J’en ai lu une critique plutôt négative (on reproche au film de présenter l’histoire d’un point de vue extérieur aux deux protagonistes : ce n’est plus le récit de la romancière)

      Aimé par 1 personne

  2. Nous avons lu le même roman dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est ! Et, comme je m’y attendais, nos avis divergent ^^
    Je suis vraiment passée à côté de cette histoire… N’ayant pas réussi à apprécier et accepter Emerence. J’ai ressenti beaucoup d’ennui lors de cette lecture. C’est intéressant de lire d’autres points de vue 🙂

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    1. Ce qui est certain, c’est que cette Emerence ne peut susciter l’indifférence. C’est vrai que d’une certaine manière on pourrait lui prêter certains aspects malfaisants. Je compatis à l’ennui, ayant vécu cela trop souvent : il suffit d’un élément perturbateur pour que l’immersion de la lecture en soit gâchée..

      Aimé par 1 personne

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